Focus sur « Dernier Cri » !

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« Dernier Cri » Festival se tiendra à Montpellier du 10 au 15 novembre 2015.
Rencontre avec Pascal Maurin alias Peck et Édith Rolland, tous deux co-fondateurs du festival.

« Dernier cri » diffère d’autres festivals dans le sens où il propose d’amener une réflexion sur le mouvement techno par le biais d’un cycle de conférences, de projections de films, en plus des soirées.
Pouvez-vous évoquer avec nous cette spécificité? Sur quelles bases, sur quels constats êtes-vous partis ? Comment l’événement s’est-il construit ? Quel est le choix de votre programmation ?

PASCAL MAURIN : Nous sommes partis de la réflexion qu’il manquait un événement à Montpellier et plus globalement dans la région qui se situe autour de la culture techno. On voulait créer un événement qui programme des soirées, mais aussi qui propose une réflexion autour de cette culture techno, de ce courant musical.
Aujourd’hui, il y a beaucoup de festivals qui proposent des soirées, des concerts de musiques électroniques. Il y a même des festivals de rock ou de musiques actuelles qui aujourd’hui programment des dj – des lives électro, ce qui n’était pas le cas à l’époque. Mais très peu de festivals, en tout cas à Montpellier et dans cette région, proposent une réflexion autour de ce mouvement musical. Ici, il est très rare de pouvoir entendre un discours sur ce mouvement.

Dans cette première édition, on veut mettre en avant le cycle de conférences et de débats qui aura lieu à la Panacée avec Olivier Pernot qui est journaliste à Trax (magasine spécialisé dans les musiques électroniques), mais aussi les deux films que Jacqueline Caux va venir présenter dans le cadre du festival au cinéma Diagonal.
Ces deux manifestations sont pour nous le cœur du festival, ce qui en fait son originalité.

En parallèle, nous programmons des soirées qui se déroulent dans des lieux spécifiques de Montpellier – l’Antirouille, le Rockstore, PZ – Ces établissements à l’année sont des lieux de diffusion des musiques électroniques, ils sont situés au cœur de Montpellier. Pas de nécessité de prendre une voiture pour rouler 15 km, ici la ville sert finalement de scène au festival.

ÉDITH ROLLAND : Oui c’est l’essentiel, c’est l’essence même du festival, proposer au public de Montpellier une réflexion sur les musiques électroniques. Où ça va aujourd’hui ? D’où ça vient ?

PASCAL MAURIN : Aujourd’hui, suffisamment de matière existe pour alimenter une vraie réflexion sur ce mouvement culturel qui est né il y a trente ans, au milieu des années 80, à Détroit aux États Unis et à Chicago simultanément.
Aujourd’hui, ça fait trente ans que ce mouvement existe, on a eu le temps de se retourner. De nombreux intellectuels se sont posés ces questions relatives à ce mouvement, pourquoi cette culture a t-elle évolué de cette manière? Ce qui nous semble intéressant, c’est de proposer par le biais d’événements une réflexion sur cette culture.
Ici, dans le cadre du festival, nous allons nous intéresser à la naissance de ce mouvement à Détroit.

Le premier film que présentera Jacqueline Caux « Cycles of the Mental Machine », est un film sur Electryfing Mojo. Electryfing Mojo était l’animateur radio que les producteurs pionniers de Détroit écoutaient. Dans ces émissions il passait à la fois la musique allemande de l’époque, (Can, Kraftwerk…) mais aussi la musique de Détroit et nord-américaine de ces années (le funk, la soul …). Ces pionniers qui avaient 18, 20 ans à l’époque, Kevin Saunderson, Derrick May, Juan Atkins, Eddie Fowlkes écoutaient cet animateur radio. La grande diversité de ces musiques, ils en ont fait une synthèse. L’influence de la ville a énormément joué sur l’émergence de cette scène. Le contexte particulier lié à cette ville industrielle (le déclin de l’industrie automobile, le fort taux de chômage, les grandes friches industrielles laissées à l’abandon) sont autant de facteurs qui ont contribué à l’émergence de cette scène artistique. Ces artistes-là, ces producteurs-là, n’ont pas créé cette musique par hasard. À la fois il y a eu l’influence de cet animateur radio, et à la fois ils furent influencés par ce qu’ils vivaient. On retrouve la répétition dans leur musique, l’influence de la Motown qui a généré une richesse dans la création – du hip-hop à la soul, en passant par le funk. Ils sont tout ça, ils sont cette synthèse-là, ils ont créé la musique de Détroit à partir de tout ça.
Jacqueline Caux est allée à leur rencontre. Ensuite, elle présentera « Man from Tomorrow », un film plus expérimental réalisé avec Jeff Mills. Ce film évoquera à nouveau Détroit et la création musicale techno.

Cette programmation-là est intéressante car elle parle de l’origine du mouvement, des valeurs qu’ont essayé de véhiculer ces pionniers. Par exemple, quand on pense à Mad Mike, il refusait d’être filmé, il apparaissait masqué. Le label Underground Résistance, label très militant, refusait de participer à l’industrie musicale classique. Ces idées-là sont à l’origine de la partie revendicative de cette culture.
Un autre aspect à souligner : cette culture techno, en dehors de ces artistes pionniers, en dehors de ce qu’il s’est passé avec la scène free, on se rend bien compte que cette musique est peu porteuse de messages politiques. La techno, par rapport à tous les autres courants musicaux contemporains, le hip-hop, le punk, le rock, le reggae, n’est pas revendicative, porteuse d’idées politiques. En dehors des pionniers de Détroit, de la scène free, aujourd’hui dans sa forme actuelle, depuis qu’elle est arrivée en Europe, en dehors de l’envie de faire la fête, de s’éclater et d’oublier le quotidien elle n’est pas militante. Il y a peu de texte dans cette musique, très peu de paroles. Les paroles sont utilisées avant tout comme sonorités. Finalement c’est aussi intéressant. C’est pas un sujet qu’on aborde cette année dans les conférences, mais je pense que c’est un sujet qu’on arborera dans l’avenir. L’idée que ce courant musical soit la première culture postmoderne donc révélatrice de la fin des idéologies.

On aborde avec Olivier Pernot la « French Touch ». C’est plus tard dans l’histoire des musiques électroniques. Lui, son propos c’est de dire, c’est parce que c’est une musique sans parole qu’on a réussi à l’exporter. Le français est une langue difficile à faire valoir dans la musique. On n’utilise pas cette langue, ces mots, on n’est pas obligé de chanter en français donc ça participe à exporter cette musique-là.
Grâce aux Daft Punk, Cassius, Air, toute la génération Mr Oizo, le mouvement « French Touch », on est enfin arrivé à exporter la musique française un peu partout dans le monde. C’est intéressant de parler de la « French Touch » car c’est un temps dans l’histoire des musiques électroniques en France.
Puis il y aura ce débat : Montpellier, capitale des musiques électroniques? On insiste sur le point d’interrogation. Est-ce que Montpellier est toujours une capitale pour les musiques électroniques? J’aurais tendance à dire non, peut-être que d’autres diront le contraire. À mon avis, Montpellier a beaucoup perdu dans son influence sur les musiques électroniques en France. Là on est plus dans ce qui se passe aujourd’hui. Sur cette première édition, on pouvait difficilement aller plus loin. Déjà on est assez large dans ce qu’on propose en terme de réflexion autour de la culture techno.

ÉDITH ROLLAND : Je dirais aussi qu’en 15 ans il y a eu une évolution. Dans le sens où on avait déjà passé le film de Jacqueline Caux « Cycles of the Mental Machine » en 2002 dans le cadre du festival « Tohu Bohu ». Lors de la projection on avait eu très peu de monde, à part les journalistes. Aujourd’hui quand on voit sur les réseaux sociaux, les gens sont intéressés. Donc on peut dire aussi qu’en 15 ans il y a eu une évolution certaine dans l’intérêt porté à cette musique.

PASCAL MAURIN : Concernant le public, une partie d’entre eux ont vieilli. Il y a toute une génération de personnes qui écoutait de la techno à 18, 20 ans à l’époque de « Boréalis ». Aujourd’hui ils en ont 40. Ils voient d’ailleurs leur enfant danser à leur côté sur les même pistes de danse. C’est ce qu’on voit à « Tohu Bohu » en tout cas. Ce public-là est peut être plus enclin à avoir une réflexion sur ce mouvement. On voit sur les réseaux sociaux, il y a plus de gens intéressés par les événements de la Panacée et du Diagonal que par les soirées.

ÉDITH ROLLAND : Si ce n’est qu’aux soirées, on y vient de manière plus spontanée peut-être.

LA PROGRAMMATION MUSICALE DE « DERNIER CRI »

PASCAL MAURIN : On souhaitait une programmation originale par rapport à ce qui est proposé le reste de l’année à Montpellier. On invite des artistes qui ne sont jamais venus, ou qui ne sont pas venus depuis longtemps. Mind Against le duo italien, Low Jack ne sont jamais venus jouer ici. Ce sont des artistes relativement jeunes qui sont apparus sur la scène électronique récemment. Ça fait partie de « Dernier Cri » de programmer des artistes relativement nouveaux qui proposent autre chose.
Ken Ishii par contre est plutôt un doyen de la scène techno mondiale. Ça fait une dizaine d’année qu’il n’était pas revenu jouer sur Montpellier. C’est un vrai événement de le voir se produire ici.
On organise une soirée complètement dédiée à la scène marseillaise. Le vendredi 13 novembre. Il nous semble important de programmer ces artistes qui véhiculent une identité musicale forte. Il y a un son marseillais autour de « La Dame Noir ». Des spécificités sont visibles dans la musique qui est produite là-bas. C’est une musique plutôt discoïsante mais sombre, plutôt lente, une musique qui tourne aux environs des 110 BPM. Ça groove. C’est particulier comme son. Beaucoup de producteurs portent ce genre de track sur le label la Dame Noir. Ils influencent beaucoup d’artistes aujourd’hui en Europe. À Marseille il y a un vrai public pour ce genre de soirées. « La Dame Noir » c’est un label, mais c’est aussi un bar, un club qui rassemble 400-500 personnes chaque week-end.
Cette émulation a une influence sur de nombreux artistes, comme Danton Eeprom qu’on programme en live, également les programmateurs de Radio Grenouille à Marseille qui sont L’Amateur et Why I am Mr Pink. Ceux sont aussi les programmateurs du « Midi Festival » à Toulon. On ne peut pas dire qu’ils sont tous dans cet univers musical-là, mais ils participent tous d’une même scène. On peut dire qu’il y a une scène marseillaise, une scène musicale électronique aujourd’hui à Marseille, ce qui n’est pas le cas à Montpellier d’ailleurs. Et donc on programme 4 ou 5 artistes de cette scène ce soir-là. Il nous semblait intéressant de faire un focus sur une ville en particulier. On trouvait ça original. Ça se passe à la fois au « Zoo », gratuit en début de soirée, et ça continue au « PZ ».

ANNEXE

PASCAL MAURIN : En 15 ans on a vu ce mouvement évoluer. Ça a énormément bougé.

ÉDITH ROLLAND : C’est nettement moins marginal qu’il y a 30 ans.

PASCAL MAURIN : Même quand on a commencé il y 15 ans, il fallait se battre, même s’il y avait une volonté politique d’insérer de la musique électronique à Montpellier. Frêche le voulait, Koering le voulait. C’est important de dire que grâce à René Koering la musique électronique a accédé à une vraie légitimité artistique. Il y a eu un avant et un après.
Le fait que le festival « Radio France », que René Koering avec ce qu’il est, ce qu’il représente en terme de prescripteur, en tant que directeur artistique, le fait que les musiques électroniques soient programmées dans un festival comme « Radio France » ça a donné une vraie légitimité artistique à ce courant musical. À partir de ce moment-là, c’est devenu une musique qui a accédé à la respectabilité.

ÉDITH ROLLAND : Dans la mesure où Koering avait fait ce concert en 2000 avec Torgull et Manu le Malin, il a ouvert la voie et surtout il a arrêté cette brèche, cette pensée que les gens de la musique électro étaient des voyous. Dans le même esprit, il y a eu le concert de Jeff Mills avec  l’orchestre national de Montpellier au Pont du Gard.

PASCAL MAURIN : Tous ces mélanges de musique a fait que, petit à petit, la musique a été mieux comprise, plus acceptée, mieux considérée. Le mouvement aussi, même si il y a eu des problèmes avec les free party, le mouvement dans son ensemble a été mieux accepté des politiques et des média. Aujourd’hui, il y a des festivals de musiques électroniques dans toutes les villes. Cette musique est visible partout. C’est devenu un courant musical majeur. C’est une musique qui rassemble énormément de spectateurs dans les festivals et dans les salles de concert. Elle est acceptée et considérée de tous et ça n’a pas toujours été le cas.

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FESTIVAL DERNIER CRI Mardi 10 au dimanche 15 novembre 2015

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